Les Griots, artisans de la parole

Un monde sans griots, c’est comme une bibliothèque sans livre.

Un monde sans griots, c’est comme une bibliothèque sans livre.

Griots lors d'une cérémonie à Dembo
Griots lors d’une cérémonie à Dembo

Parce qu’il maîtrise le verbe et son instrument à la perfection, il est recherché pour animer les fêtes. Parce qu’il connaît tout de l’histoire des familles et n’a pas d’interdits, il est craint. Il peut chanter les louanges d’une lignée ou menacer d’en révéler ses secrets honteux. Lui, c’est le griot. On parle aussi de djeli, jasare, gesere ou même bambado.

Hayatou Ibbal, 52 ans, originaire de Belel dans la région de l’Adamaoua, est aujourd’hui l’une des figures de proue de cette caste de musicien, poète, historien, conteur et en même temps gardien des traditions. Il affiche à son compteur 32 ans de carrière. « On ne s’auto-proclame pas griot. On naît dans une famille de griots comme les Diabate ou les Kouyate au Mali ou on est formé par un griot comme ce fut mon cas », précise Hayatou Ibbal qui a été initié au griotisme par Hamidou Ma Mboullo à Mbanrey. « L’art de la parole est un héritage qui se transmet de père en fils, de génération en génération. C’est également un don s’agissant notamment de mon cas. Etant encore un enfant, pendant que je gardais le troupeau j’en profitais pour fabriquer ma garaya. C’est ainsi que j’ai commencé à en jouer jusqu’à mon initiation par mon maitre formateur », explique-t-il. « Etre griot c’est un métier à plein temps qui nous permet de faire face à certaines de nos obligations. Je suis un peu comme un chef d’entreprise car je dois m’assurer que les musiciens et les chanteurs de mon orchestre perçoivent une rémunération car certains parmi eux ont des bouches à nourrir », explique Hayatou Ibbal.

Conteur, poète, moraliste, instructeur, fidèle gardien de la tradition orale, le griot joue par ailleurs un rôle important dans la société. Son statut fait de lui le conseillé le plus éclairé et le plus proche des rois, des princes et aujourd’hui des autorités administratives. « Connaissez-vous une grande manifestation dans laquelle l’on ne convie pas un griot ? Donner à un griot est un geste de grandeur et un honneur en même temps, entendre chanter un griot éloigne momentanément les uns et les autres de leurs soucis. Nous sommes les conservateurs incontestés des mœurs ancestrales, le trait d’union entre la passé, le présent et le futur », lance le griot Hayatou Ibbal.

Griots du lamidat de Demsa lors d'une parade
Griots du lamidat de Demsa lors d’une parade

Mais malgré tous ses bons points, les griots font face à de nombreux problèmes. « Nous sommes exclu des activités culturelles d’envergure telles que la fête de la musique alors que nous sommes des chanteurs traditionnels. Nous ne sommes pas du tout considérés ou très peu, contrairement à nos autres collègues de l’Afrique de l’Ouest par exemple. Moi qui vous parle, depuis 2008 ma demande de subvention dans le cadre du compte d’affection spéciale est resté sans suite au ministère des arts et de la culture. Et comme si l’injustice ne suffisait pas, des griots pourtant membres des sociétés de gestion des droits d’auteurs, décèdent dans l’indifférence totale sans que l’on ne daigne lever le petit doigt pour une aide quelconque à leurs familles », s’indigne Hayatou Ibbal qui reste tout de même optimiste : « J’espère qu’un jour les choses vont évoluer positivement pour notre caste. J’entends par là une meilleure prise en compte lors des répartitions des droits d’auteurs, plus d’attention et d’encadrement de la part du ministère des arts et de la culture, une plus grande représentativité dans les manifestations culturelles officielles tant sur le plan régional que nationale ».

S’ils conservent encore aujourd’hui leur statut prépondérant dans le grand nord, certains griots ont par ailleurs franchi les portes de la gloire grâce à leur musique. En faisant vibrer les sens lors des mariages et autres cérémonies, leur musique s’est aussi imposée dans le grand marché commercial et au fil des ans des noms s’imposent dans le paysage musical. On peut citer notamment Sali Yao Ngong, Hayatou Ibbal, Babba Sadou, Abba Djaouro ou encore Amadou Rasta et bien d’autres griots qui ont enrichi la musique traditionnelle sahélienne de nouveaux instruments plus modernes (guitares, batterie, cuivres) et lui ont apporté de nouvelles couleurs, de nouveaux rythmes pour le grand bonheur des mélomanes.

A travers leurs travaux artistiques de nombreux griots ont contribué à étoffer le patrimoine musical traditionnel du Cameroun. Mémoires de l’oralité, quelques noms figurent en pole position au panthéon des griots du grand nord. Notamment celui de  Boukar Doumbo. Analphabète, comique et bon vivant, il fut pourtant le griot le plus adulé de l’élite  Nordiste dont il chanta les louanges toute sa vie. Le feu président Ahmadou Ahidjo du Cameroun ou encore le président Gowun du Nigeria comptait parmi ses plus grands admirateurs. Sa voix aigüe et porteuse, sa spontanéité et l’ingéniosité de ses compositions constituèrent son capital. Tout comme Falama Dargala, Mal Adji Molorou, Doudou Béka, Maï Djidda Tchidal  ou encore Mama Bourtou de Rey Bouba. Tous des griots de légendes qui avaient l’art de façonner à leur manière la parole, leur manière première.

 

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ebah essongue
Bloggeur camerounais, entrepreneur culturel et directeur du festival Woïla Hip Hop. J’ai été infecté très tôt par le virus de l’écriture et depuis près de 20 ans déjà je me passionne pour la culture et les arts urbains. Je suis gourmand de musique tout rythme confondu, j’adore les voyages, le sport, la lecture et VOUS !

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